La Réforme de l’Orthographe

L’ Académie française avait formulé les rectifications de l’orthographe en 1990 mais elles n’avaient été que peu appliquées.

 

Elles seront systématisées dans de nouveaux manuels scolaires à partir de la rentrée prochaine, ce qui a soulevé un vent d’inquiétude.

Les premiers concernés par ces rectifications : l’accent circonflexe et les traits d’union : «Chauvesouris», «millepatte», «portemonnaie», ou «weekend» pourront s’écrire en un seul mot.
Ont aussi été simplifiées des tournures orthographiques peu intuitives («ognon» au lieu d’«oignon») et corrigées certaines anomalies pour rendre cohérents des mots d’une même famille (comme «souffler» et «boursoufler», ce dernier pouvant prendre deux «f»).

Autres changements : certains accents («cèleri», «crèmerie», «règlementaire», «sècheresse»), ou encore le participe passé, qui pourra devenir invariable dans le cas où le verbe «laisser» est suivi d’un infinitif (elle s’est laissé mourir, ils se sont laissé faire).

Au total, 2 400 mots ont subi un lifting, soit environ 4% du lexique de la langue française.

Pourquoi a-t-on attendu aussi longtemps avant de l’appliquer ? Pourquoi cette révision orthographique fait-elle l’objet de critiques ?

Afin de trouver une réponse à ces questions, nous avons rencontré Mme Erell Davoux, professeure de français et de latin à St Do depuis 2001, qui a effectué des recherches sur ce sujet dans le cadre de son master en sciences de l’éducation. Erell est par ailleurs formatrice en pédagogie – savoir, savoir-faire et savoir-être -.

 

Elle intervient dans différents dispositifs de formation pour accompagner les enseignants désireux d’interroger leur pratique professionnelle, débutants dans le métier ou plus chevronnés.

La réforme de l’orthographe date de 1990
La Réforme de l’orthographe qui a récemment soulevé la bronca ne date pas d’aujourd’hui. La rumeur médiatique nous ferait presque oublier qu’elle n’est pas le fruit de la Réforme du collège engagée par l’actuelle ministre de l’Éducation nationale, à qui on impute bien des maux … et, à tort donc, bien des mots. C’est en 1990 que cette Réforme de l’orthographe a été élaborée par le Conseil Supérieur de la Langue française, s’inspirant des travaux d’experts aussi incontestés que Bernard Pivot ou Nina Catach, ou Claude Hagège. Elle fut ensuite validée par les membres de notre auguste Académie et par son secrétaire perpétuel d’alors, feu Maurice Druon, conscient, comme ses pairs, de l’urgence de régulariser « un certain nombre d’anomalies et d’absurdités » survivant dans l’orthographe française. Depuis lors, elle est spontanément appliquée dans les pays francophones : en Belgique, en Suisse, et même au Québec, pourtant prompt à défendre bec et ongles sa particularité linguistique. La France serait la seule à faire exception, alors même que la Réforme est inscrite au Journal Officiel de la République française depuis le 6 juin 1990. Un Bulletin Officiel de l’Éducation nationale rappelle même le 19 juin 2008, que « l’orthographe révisée est la référence […] qu’elle est désormais incluse dans les programmes scolaires »… mais, à son tour, reste lettre morte.  
Il aura fallu attendre la dynamique engagée par la refonte du collège pour l’introduire dans les nouveaux manuels scolaires … vingt-six ans plus tard !


Qu’est-ce qui explique tant de résistance au changement dès lors qu’il est question d’orthographe au sein de l’hexagone ? Qu’est-ce qui explique que l’orthographe s’invite si facilement dans le débat public et donne lieu à des polémiques aussi acerbes ?

L’orthographe est un marqueur social, auquel refusent de renoncer ceux qui en ont triomphé. Mais ce statut particulier de l’orthographe en France a aussi quelque chose à voir avec son histoire, singulière et curieusement méconnue. Longtemps erratique, tardivement fixée par Guizot, ministre de l’Instruction publique sous la Monarchie de Juillet, l’orthographe a eu pour vocation première de souder un sentiment d’unité nationale encore fragile dans cette France postrévolutionnaire. A l’instar du drapeau tricolore, elle a donc servi de ciment dans une France où, selon une étude de l’Abbé Grégoire en date de 1794, seulement 20% des Français avaient le français pour langue maternelle !
Toucher notre orthographe revient donc à toucher à notre identité, à la fois individuelle et collective.

Les inquiétudes dont le débat public a pu se faire l’écho sont donc bien légitimes. Puissent-elles cependant prêter l’oreille à quelques éléments objectifs susceptibles de les rassurer.

Plus que d’une réforme authentique « qui eût altéré le visage familier du français », c’est d’une modeste série de « rectifications orthographiques » qu’il s’agit, destinée à se délester en partie seulement de la « surnorme orthographique », « des scories » dénoncées par la plupart de nos linguistes.

Un nouveau détour par notre histoire aurait le mérite de corriger une autre idée reçue : jusqu’au XIXème siècle, les plus plumes les plus illustres s’engageaient en faveur d’une orthographe simplifiée. Pour ne citer qu’elles, celle de Molière, autheur (sic) du Misantrope (sic), celle de Voltaire, qui prête son nom aujourd’hui à un projet de remise à niveau orthographique qu’il aurait vraisemblablement foulé aux pieds. L’article « Orthographe » du Dictionnaire filosofique (sic) en ferait presque le pionnier de l’écriture sms : « L’écriture est la peinture de la voix ; plus elle est ressemblante, meilleure elle est ».
Le principe d’une simplification orthographique ne porte donc nullement atteinte à l’histoire de notre langue : à l’inverse, elle nous rappelle que l’orthographe a souvent cristallisé des effets de mode en lien avec son époque. Défendre l’orthographe française au nom d’une prétendue pureté originelle révèle une méconnaissance profonde de ce qu’a pu être son destin.
Ainsi donc, la série d’aménagements orthographiques proposée par la Réforme de 1990 ne vise qu’à « mettre fin à des hésitations, à des incohérences impossibles à enseigner de façon méthodique ».

Considérons quelques exemples emblématiques de la controverse ambiante.
Celui de l’accent circonflexe prétendument supprimé.

En réalité, il disparaît seulement de certains « i » et de certains « u », dès lors qu’il ne permet pas de discriminer entre deux formes homonymes. Par conséquent, la distinction entre « il fut » et qu’ « il fût » reste de mise, conservant intacte la valeur de l’un de nos plus beaux fleurons, le pourtant moribond subjectif imparfait ! De même, il est sûr qu’il sera maintenu sur « sur », n’omettant pas de faire la part des choses entre l’adjectif qualificatif et la préposition. Le jeûne, très en vogue, ne souffre pas d’ambiguïté avec le jeune qui voudrait l’entreprendre. Le mur n’est pas mûr pour la mûre. Nul doute : l’orthographe du mot prévu par la Réforme reflète donc bien le sens qui lui est dû. D’autant que l’accent circonflexe supprimé ne présente aux yeux des puristes aucune valeur, ni phonétique, ni historique. Cet accent circonflexe là a en effet remplacé un « s » purement ornemental, rajouté au Moyen-âge par des scribes zélés « pur bele escripture », à une époque où la dimension graphique de l’orthographe prévalait sur le fait « d’écrire droit ». Ainsi par exemple, le nom latin « traditor » ayant spontanément évolué en « traitre » se voit arbitrairement affublé par ces esthètes scribes d’un « s » qui trahit aussi son étymologie ! Et puis « le traistre » deviendra « traître », lorsque les éditeurs (les Modernes, réformateurs) imposent à l’Académie (les Anciens, conservateurs) leur volonté de remplacer ce « s » fantasque par l’accent circonflexe, dans le but très pragmatique de n’utiliser qu’un seul caractère plutôt que deux. Par quels méandres a cheminé l’accent circonflexe du « traître », à l’image des alea subis par bien des mots de la langue française !
Dès lors, n’est-il pas fallacieux de faire porter à la dernière Réforme le chapeau de l’accent circonflexe ?

Quant au nénufar, c’est depuis 1935 qu’il aurait dû accomplir sa mutation graphique, date à laquelle les experts s’aperçoivent que le « ph », lettres étymologiques censées rappeler le « phi » grec, sont en réalité fautives…car ce nom là vient de l’arabe ! Il était donc grand temps, en en modifiant l’orthographe, de redonner à ce nom sa véritable origine.

Que « charriot » et « charrette » s’attellent enfin pour honorer leur étymologie commune (« currus » en latin),
Que le « combattif » ne voit plus ses efforts privés de leur deuxième « t »
après avoir combattu,
Que l’imbécile soit renvoyé à son intrinsèque « imbécilité » ! Et pas de panique, pour ne bouleverser personne, les deux orthographes seront pendant un temps acceptées.
En un mot donc, moins de risque d’« exéma » pendant vos examens !

C’est bien au service du sens et de la cohérence que s’opère cette évolution ! 
Loin de présenter une menace ou un nivellement par le bas, l’orthographe réformée est porteuse d’une harmonie qui ne déshonore pas notre langue tant aimée. Au service de la réflexion, elle inviterait à repérer les régularités de la langue plutôt qu’à s’abîmer dans ses exceptions…ou, pire, dans les exceptions de ses exceptions. En aucun cas donc, elle ne prendrait la forme d’un renoncement à nos exigences pédagogiques.

Puissions-nous à l’inverse prendre appui sur ces nouveaux manuels pour revivifier la pensée des jeunes générations, pour redynamiser l’enseignement du français, et, osons y croire, pour inverser avec succès la courbe de l’orthographe !

Pour vous en convaincre, retrouvez les neuf différences qui distinguent l’orthographe réformée de l’orthographe classique.